Quand l'art et le design se rencontrent…
Dans le paysage effervescent de l'art contemporain tunisien, une génération d'artistes quadragénaires émerge avec une vitalité remarquable, incarnant le génie créatif d'une nation où l'héritage millénaire se fond dans l'innovation moderne. Au cœur de cette vague se distingue Leila Samoud, plus connue sous le pseudonyme évocateur de Leeloo (un hommage au personnage iconique du Cinquième Élément de Luc Besson, mêlant force inébranlable et fragilité poétique).
À 41 ans, cette artiste basée à Tunis, fondatrice de Cleï Ceramics, transforme l'argile en œuvres d'une élégance brute, des pièces uniques qui capturent l'essence de la nature tout en portant l'empreinte indélébile de ses mains créatrices.
Avec Leeloo, l'art et le design se rencontrent pour célébrer l'authenticité, son œuvre nous invite à toucher du doigt le sublime, à ressentir la pulsation vitale d'une création qui transcende la matière brute.
Tunisienne jusqu’au bout des doigts…
Née le 20 août 1984 à Tunis, Leeloo grandit dans l'atmosphère enchanteresse d'Hammamet, où son père, directeur charismatique de l'hôtel cinq étoiles El Manar, instille en elle un sens inné de l'hospitalité et du raffinement. Mais, c’est dans les jardins de l’hôtel « Les Colombes », le premier hôtel dirigé par son père, qu’elle découvre, enfant, le spectacle hypnotique d'un potier au tour, façonnant l'argile sous ses yeux émerveillés ; Une scène qui, des années plus tard, s'avérera prophétique. Sa mère, technicienne en biologie dotée d'une créativité foisonnante (théâtre, décoration florale, dessin), nourrit son imagination, bien que contrainte par une éducation qui reléguait l'art au rang de loisir.
Élevée entre les plages d'Hammamet et les bancs d'école à Nabeul, berceau de la céramique tunisienne, Leeloo absorbe inconsciemment les motifs floraux et naturels qui imprègnent l'artisanat local. Ses études en design graphique à l'École supérieure des Sciences et Technologies du Design, sur cinq années intenses, affûtent son œil esthétique. C'est à l'université que ses amis, frappés par sa personnalité, un cocktail de détermination farouche et de lucidité perçante, la surnomment Leeloo, en écho à l'héroïne bessonienne qui incarne l’Amour.
Une formation complémentaire en animation 3D sous la tutelle du pionnier belge Jean-Yves Arboit, collaborateur des studios ILM de George Lucas, l'initie aux mondes virtuels. Pourtant, c'est lors d'un stage exaltant dans une agence de communication toulousaine, au service de clients du luxe et d'un magazine d'interviews iconiques, qu'elle goûte à la liberté créative. Recrutée sur place, elle est contrainte de rentrer en Tunisie pour raisons familiales, où des missions en agences locales la confinent derrière un écran, étouffant son besoin viscéral de créer de ses mains.
L’argile, matière biblique…
L'année 2019 marque le tournant : un appel irrésistible vers l'argile, cette matière biblique évoquant la création d'Adam par Dieu. À Nabeul, elle s'initie aux techniques de base, puis perfectionne son art à Tunis. Mais Leeloo, animée d'une exigence implacable, s'envole pour San Francisco. Pendant six mois, elle enchaîne workshops avec des céramistes de renom, explorant sans relâche. C'est là que John Conrad, un des maîtres céramistes, discerne en elle, sans qu'elle en ait conscience, l'essence du wabi-sabi, cette philosophie nippone célébrant l'imperfection, la simplicité et le lien profond avec la nature. "Ses créations minimalistes portent un symbolisme fort, étroitement lié à la terre", confie-t-on dans les cercles artistiques.
Les pièces de Leeloo ne cherchent pas la symétrie industrielle. Elles fuient la ligne droite pour embrasser l'accident, la courbe organique, la trace du pouce qui a pressé l'argile. En regardant ses créations aux rebords irréguliers qui semblent avoir été façonnés par l'érosion naturelle, des assiettes aux textures craquelées évoquant des paysages lunaires. « Je ne cherche pas à dompter la terre, mais à dialoguer avec elle. Chaque pièce doit garder la mémoire du geste. » confie l'artiste.
Éloignée de la faïence traditionnelle tunisienne cuite à basse température, Leeloo opte pour le grès, exigeant des fours à haute chaleur, qui confère à ses pièces une robustesse inattendue alliée à une finesse d’une grande élégance. Aujourd'hui, depuis son atelier niché dans La Ruche, un espace de co-working vibrant à Bhar Lazreg, Leeloo modèle à la main des œuvres uniques, refusant le tour pour préserver la transmission brute des émotions. Chaque vase, sculpture ou objet décoratif, inspirés des formes organiques sans jamais verser dans le figuratif, est une déclaration d'authenticité. Les motifs floraux de l'artisanat tunisien y transparaissent, réinventés en lignes épurées et textures subtiles.
Une céramique de caractère…
Il y a quelque chose de magnétique chez Leeloo. Une force tranquille qui rappelle la terre qu'elle travaille. Loin de l'image d'Épinal de la poterie artisanale sage, elle incarne une céramique de caractère, tellurique et sophistiquée. Lorsqu'on l'observe travailler, vêtue de lin brut, le regard noir et concentré, on comprend que pour elle, le pétrissage n'est pas un loisir, mais un combat amoureux avec la matière.
Ce n'est pas un hasard si ses créations se retrouvent sur les tables de chefs exigeants. Comme en témoignent ses verseuses sculpturales ou ses contenants texturés, la céramique de Leeloo n'est pas un simple support ; elle est un écrin. Elle sublime le plat, offrant un contraste saisissant entre la délicatesse d'un mets raffiné et la rugosité étudiée du contenant. C'est une céramique sensorielle, faite pour être touchée autant que regardée.
Tenir une de ses créations en main, c'est palper l'âme de l'artiste : les irrégularités délibérées, ces « parfaites imperfections », font ressentir les mains qui ont pétri, caressé, infusé la terre de génie créateur. Comme le souligne un post récent sur les réseaux, ses objets délicats et minimalistes, façonnés « au grès » de l'inspiration, incarnent une harmonie rare entre fragilité et force, un parfait écho à sa personnalité hors norme. Son humilité dusse-t-elle en souffrir, Leeloo n'est pas seulement une artiste ; elle est l'ambassadrice d'une génération tunisienne au zénith, où le passé artisanal local rencontre l'avant-garde mondiale. Ses pièces, exposées sur ses plateformes comme Instagram et Facebook sous Clei Ceramics, attirent un public international séduit par leur délicatesse et leur poésie.
Dans un monde où le design industriel domine, Leeloo nous rappelle que le vrai luxe réside dans l’humain, le tactile et l'unique. À travers elle, le génie tunisien rayonne, chevelure libre, regard intense souligné par un grain de beauté signature, Leeloo possède cette aura des créateurs qui ne trichent pas. Dans son atelier baigné d'une lumière douce, entre poussière de kaolin et motte d’argile brut, elle impose un style où le design contemporain renoue avec ses racines primitives.
Avec Leeloo, la céramique quitte le rayon des arts décoratifs pour entrer de plain-pied dans celui de l'architecture d'intérieur : elle ne décore pas l'espace, elle l'habite.