Le secrétaire d’État américain avait prévenu avant même l’investiture de Richard Nixon, en novembre 1968 : « Il est peut-être dangereux d’être l’ennemi des États-Unis, mais être leur ami est fatal. » Plus d’un demi-siècle plus tard, cette phrase d’Henry Kissinger résonne comme un oracle funèbre sur les ruines industrielles et stratégiques de ceux qui ont cru que l’alliance atlantique protégeait leurs intérêts vitaux.
Depuis les années 2010, un silence assourdissant entoure la chute du géant nucléaire français Areva, d’Alstom dépecé par General Electric, et d’un nombre croissant de fleurons européens « sanctionnés à mort » par un arsenal juridique extraterritorial au service de la domination économique états-unienne. Derrière la façade du leadership mondial du nucléaire français se cachent non seulement un hold-up financier de plusieurs milliards d’euros, mais aussi la mise sous tutelle stratégique d’une puissance alliée - la France - qui découvre aujourd’hui, l’amertume aux lèvres, le prix de son amitié.
Une « affaire d’État » : le naufrage d’Areva
Rachetée à prix d’or (1,8 milliard d’euros) en 2007, la société minière UraMin s’est révélée être un leurre industriel : des gisements inexploitables, des pertes supérieures à trois milliards d’euros pour Areva, et une cascade de mises en examen dont celle de la présidente du groupe, Anne Lauvergeon. En quelques années, le modèle « tout intégré » qui faisait la force d’Areva a explosé. La filialisation imposée par l’État actionnaire a conduit à la naissance d’Orano (cycle du combustible) et de Framatome (réacteurs), désormais contrôlés par EDF. Un champion français morcelé, affaibli, incapable de rivaliser avec Westinghouse ou Rosatom.
Plus inquiétant encore : tous les actionnaires d’UraMin n’ont jamais été identifiés. Le caractère opacissime du montage soulève des interrogations géopolitiques lourdes. Mais ce sont surtout les noms des décideurs français impliqués dans la déconstruction d’Areva qui intriguent : plusieurs hauts responsables ayant participé au programme « Young Leaders » de la French-American Foundation - dont trois anciens présidents de la République - ont activement soutenu le démembrement du fleuron industriel.
Quand l’allié est dépecé sous le couvert du droit
Areva n’est pas un accident isolé. L’affaire Alstom (2014-2015) offre un cas d’école de la méthode américaine : le Département de la Justice (DoJ) poursuit le groupe français pour corruption supposée, inflige une amende record de 772 millions de dollars, puis, sous cette pression judiciaire, impose la vente de la branche énergie à General Electric pour 12,35 milliards d’euros. Frédéric Pierucci, cadre d’Alstom emprisonné 25 mois aux États-Unis, résume sobrement le mécanisme : « Ce n’est pas une guerre commerciale entre la France et les États-Unis, c’est une guerre économique globale entre les États-Unis, la Chine et l’Europe, et il n’y a pas d’amis.»
De 2010 à 2025, BNP Paribas a payé près de neuf milliards de dollars d’amende pour avoir contourné les sanctions américaines à l’égard de Cuba, du Soudan et de l’Iran. Total, Société Générale, Airbus, Thales – toutes ont subi la loi extraterritoriale de l’OFAC (Office of Foreign Assets Control). Cette arme juridique permet à Washington de sanctionner n’importe quelle entreprise étrangère dès lors qu’elle utilise le dollar ou passe par le système bancaire américain. Ce « droit du plus fort » est devenu la matrice d’un protectionnisme sans précédent.
L’Europe, épouvantail et otage
L’Europe paie le prix de sa dépendance. Au début de 2025, l’Institut Montaigne publiait une note d’alerte : l’Union européenne n’a toujours pas de politique claire en matière d’extraterritorialité, alors que les États-Unis en font un outil clé pour défendre leurs intérêts nationaux. Résultat : les entreprises européennes doivent choisir entre se conformer aux sanctions américaines et violer le droit européen, ou s’exposer à des amendes colossales.
Sur le Vieux Continent, la conscience de ce piège se répand. Un sondage Pew Research Center publié en juillet 2025 montre que dans dix pays à haut revenu (Canada, France, Allemagne, Italie…), la cote de popularité des États-Unis chute de 51 % à 35 % en un an. Simultanément, l’image de la Chine progresse, portée par une défiance croissante envers un partenaire américain jugé de moins en moins fiable.
L’Afrique, miroir du déclin français
D’ouest en est, c’est toute la stratégie d’influence française qui vacille. L’année 2025 a été celle du recul accéléré : fin de l’exportation d’uranium du Niger, rupture des accords de défense avec le Tchad, le Sénégal, la Côte d’Ivoire. Un analyste panafricain résume amèrement : « La France ne comprend plus la géopolitique et se trompe sur la situation actuelle»
Cet isolement est d’autant plus cruel que les BRICS élargis (Égypte, Éthiopie, Iran, Indonésie, Arabie saoudite…) attirent désormais la majorité des pays du Sud global, las d’une relation asymétrique où l’« aide » occidentale se négocie en influence économique et militaire. Paris tente de promouvoir un multilatéralisme de coalition avec le Brésil ou l’Inde, mais cette stratégie peinerait si elle ne s’accompagne pas d’une refonte radicale de l’autonomie stratégique française.
L’inertie des élites : une trahison silencieuse
Le cœur du problème n’est pas technique mais politique. Les programmes d’échanges « Young Leaders » ont imprégné plusieurs générations de décideurs français, de Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron. Même si la French-American Foundation dément tout lien direct avec la CIA, l’influence culturelle et stratégique de ces réseaux transatlantiques est indéniable.
Cette porosité a engendré une forme d’inertie fatale : accepter la filialisation du nucléaire, renoncer à l’intégration verticale, tolérer la vente d’Alstom, ne jamais contester l’extraterritorialité américaine. Lorsqu’en janvier 2026, le président Macron déclare : « Les États-Unis se détournent progressivement de certains alliés », la sentence tombe, non sans ironie : c’est la France qui a été détournée de sa propre souveraineté, bien avant que Washington ne tourne le dos.
Une architecture à reconstruire
Aujourd’hui, le secteur nucléaire français, au lieu d’être un pilier de l’autonomie stratégique, dépend d’Orano et de Framatome, deux entités sans vision intégrée. La nouvelle doctrine nucléaire française, annoncée en mars 2025, insiste sur la « dissuasion avancée », mais sans maîtrise complète du cycle.
Le constat est cuisant : sur le marché mondial des réacteurs, Westinghouse, Rosatom et les groupes chinois CGN/CNNC se partagent des contrats qui auraient pu revenir à Areva. Le pacte industriel signé en juin 2025 pour relancer les EPR2 et les petits réacteurs modulaires (SMR) pourrait s’avérer insuffisant s’il ne s’accompagne pas d’une refondation politique profonde.
Alliés ou Pays occupés ?
Un tel article pourrait difficilement s’achever sans évoquer le paradoxe le plus profond de cette architecture de domination : celui qui consiste à considérer comme « libres » les pays qui, depuis près de quatre‑vingts ans, sont militairement occupés par les États‑Unis. Car l’Allemagne, l’Italie et le Japon n’ont jamais vraiment retrouvé leur pleine souveraineté après 1945. L’occupation américaine, présentée à l’époque comme provisoire, s’est muée en une présence permanente dont les contours juridiques et politiques réduisent à peau de chagrin la notion d’indépendance nationale.
En Allemagne, plus de 36.000 militaires américains stationnent en 2025 dans des dizaines de bases, dont la plus célèbre, Ramstein, sert de centre névralgique pour les opérations de drones américains à travers le monde. La Cour constitutionnelle fédérale a rejeté en juillet 2025 une plainte déposée par deux ressortissants yéménites dont des proches avaient été tués par une frappe américaine pilotée depuis le sol allemand, estimant que Berlin n’avait aucune obligation de protéger des étrangers à l’étranger. C’est dire à quel point l’extraterritorialité américaine y est devenue la norme.
En Italie, les quelque 12.600 soldats américains, auxquels s’ajoutent les 21.000 marins de la VIe flotte, occupent sept bases principales, dont celle de Vicenza, de Naples ou de Sigonelle . L’Italie a beau rappeler que l’utilisation de ces bases pour des opérations de guerre doit être autorisée par le gouvernement italien, la réalité est tout autre : les États‑Unis y mènent des opérations sans toujours solliciter cet accord, et le contribuable italien paie chaque année entre 100 et 200 millions d’euros pour entretenir cette présence étrangère .
Quant au Japon, il abrite à lui seul près de 55.000 militaires américains, répartis sur plus de 80 bases, dont la majorité est concentrée sur l’île d’Okinawa. Là encore, l’accord sur le statut des forces (SOFA) signé en 1960 accorde une immunité quasi‑totale aux soldats américains : lorsqu’un crime est commis en service, la justice japonaise n’a même pas compétence. Des dizaines de crimes - viols, agressions, accidents mortels - sont ainsi commis chaque année sans que les victimes obtiennent réparation. Le gouvernement japonais, qui contribue à hauteur de 1,4 milliard de dollars par an aux frais de ces bases, ne peut pas, en droit, ordonner le départ des troupes américaines sans une décision conjointe. L’écrivain Murakami Ryū a pu dire en 2004 que le Japon était « une colonie américaine à 99 % » ; l’histoire ne lui a pas donné tort.
Et pourtant, aucun de ces trois pays ne se définit comme occupé, aucun de leurs dirigeants ne le dit à haute voix, aucun citoyen ne descend dans la rue pour réclamer la fermeture de ces bases. C’est là que réside l’aveuglement géopolitique le plus profond : accepter comme normale la présence militaire étrangère sur son sol, y voir une garantie de sécurité plutôt qu’une limitation de sa souveraineté.
Le retour de la France dans l’Otan, une trahison…
Ce retour fut le plus symptomatique de la trahison de l’esprit gaullien. Le général de Gaulle, qui avait été le premier à mesurer la duplicité américaine, l’avait formulée en 1966 avec une clarté sans appel en retirant la France du commandement intégré de l’OTAN. Pour lui, cette subordination militaire à Washington était incompatible avec l’indépendance nationale. « La France considère, écrivait-il au président Johnson, que les changements accomplis ou en voie de l’être […] ne justifient plus, pour ce qui la concerne, les dispositions d’ordre militaire prises après la conclusion de l’alliance. C’est pourquoi la France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté. »
En exigeant l’évacuation de toutes les bases américaines sur le sol français, le Général prouvait que l’on pouvait être allié sans être vassal. En 2009, en réintégrant ces mêmes structures, Nicolas Sarkozy a détruit cette posture d’exception. La France est redevenue membre à part entière d’une alliance où les États-Unis conservent le commandement suprême. Cette décision, refusant un débat sincère en recourant à la motion de censure, a suscité une « avalanche de critiques », non seulement à gauche mais aussi chez les gaullistes historiques, car elle marquait une « rupture avec la politique traditionnelle de la France ». Ce renoncement au gaullisme ne fut pas gratuit ; il fut une monnaie d’échange pour obtenir, en vain, un poste de commandement pour la France et l’avancée d’un « pilier européen » qui n’est jamais venu. En acceptant ce protectorat militaire, les élites françaises ont achevé leur soumission à Washington, illustrant une fois de plus qu’être ami des États-Unis peut se révéler fatal.
Des élites zélées…
La trahison des élites, dont nous avons parlé plus haut, ne se limite pas à quelques décideurs cooptés par des fondations américaines ; elle se manifeste surtout par cette adhésion silencieuse à l’idée que la liberté peut coexister avec la condition de protectorat. Il n’est donc guère étonnant que le reste du monde, et particulièrement le Sud global, regarde ces vassaux consentants avec un mélange de stupéfaction et de mépris. Car enfin, comment croire encore à la promesse occidentale de souveraineté et d’autodétermination quand les États‑Unis traitent leurs alliés comme des bases avancées, et que ceux‑ci les remercient en retour ?
Dans ce grand jeu de dupes, l’amitié fatale que décrivait Kissinger ne se paie pas seulement par la perte de l’industrie nucléaire ou de la liberté économique ; elle se paie par la perte, insidieuse et définitive, de ce qui fonde un État : la capacité à dire non, à se définir seul, à vivre sans tuteur. Les pays qui échappent encore à cette domination – et ils sont nombreux – observent, apprennent et tirent les conséquences.
La France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon sont aujourd’hui des démocraties nominales administrées par des élites qui n’ont plus le réflexe de la souveraineté. C’est peut-être la plus grande victoire américaine : avoir transformé l’occupation en habitude, et l’habitude en oubli.
La chute d’Areva n’est qu’un épisode d’une guerre économique bien plus vaste. En mai 2025, Alstom a dû conclure un accord préalable avec le DoJ, risquant une nouvelle amende. L’histoire se répète, inlassablement, tant que l’Europe refuse de se doter d’instruments de riposte juridiques et financiers à la hauteur.
L’avantage Trump…
Un avantage inattendu de Donald Trump dans le récit de cette domination souterraine est celui-ci : il ne joue plus au masqué. Ses prédécesseurs, élégants et polyglottes, parlaient de « défense de l’ordre libéral » tout en pilotant depuis la Maison Blanche une guerre de drones plus meurtrière que celle de George W. Bush, en menaçant discrètement leurs alliés de coercition extraterritoriale et en maintenant des bases militaires dans des pays nominalement « souverains ».
Trump, lui, assume la brutalité du contrat. Il dit à l’Allemagne et au Japon : « Vous ne payez pas assez pour votre protection », il menace explicitement de laisser la Russie faire ce qu’elle veut des membres de l’OTAN en retard de paiement, il annonce à Bruxelles que les droits de douane ne sont pas une anomalie mais un instrument permanent de chantage économique. Pourtant, sur le fond, il ne fait que poursuivre - et parfois amplifier - la politique de ses prédécesseurs.
Son prédécesseur immédiat, Joe Biden, avait conservé les droits de douane sur la Chine hérités de Trump, poursuivi le retrait d’Afghanistan programmé par son prédécesseur républicain, et continué à fournir des armes à l’Ukraine - une continuité que les analystes qualifient d’« iceberg » : ce qui émerge de l’eau change de forme, mais la masse sous-marine, elle, ne bouge guère. Ce qui a véritablement changé, c’est le ton. Le cynisme n’est plus enveloppé de voiles démocratiques. Et cette franchise, pour perverse qu’elle soit, offre à ses alliés européens un avantage décisif : plus d’excuses.
Plus personne ne peut prétendre ignorer que l’occupation militaire de l’Allemagne, du Japon et de l’Italie depuis 1945 n’est pas une garantie de sécurité désintéressée, mais une tutelle stratégique payée en perte de souveraineté. Le premier mérite de Trump, finalement, est d’avoir déchiré le voile d’hypocrisie qui laissait croire que l’on pouvait être « ami des États-Unis » sans en payer le prix. Car désormais, il énonce à voix haute ce que ses prédécesseurs accomplissaient dans l’ombre : être un allié des États-Unis, c’est être un vassal - et si le vassal trouve le contrat inéquitable, qu’il aille le dire à Moscou ou à Pékin.