Économie

EBOLA, L’ÉTERNEL BUSINESS : QUAND LA MORT RAPPORTE 33 % DE MARGE !

Par Hyba Ghars
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⏱ 5 min de lecture
📅 27-07-2026
EBOLA, L’ÉTERNEL BUSINESS : QUAND LA MORT RAPPORTE 33 % DE MARGE !

Alors que la RDC affronte sa 17e épidémie d’EBOLA et que la Banque Africaine de Développement débloque 13 millions de dollars, une enquête judiciaire ressort de ses cendres. En 2018, des fonds d’urgence de la Banque mondiale destinés à la riposte avaient été transformés en machine à cash. Mêmes acteurs, même urgence, mêmes questions.

Le 20 juillet, le Groupe de la Banque Africaine de Développement a annoncé l’octroi d’un don de 13 millions de dollars pour soutenir la riposte à la 17e épidémie de la maladie à virus EBOLA en République Démocratique du Congo, au Soudan du Sud et en Ouganda. Provoquée par la souche Bundibugyo, particulièrement virulente et dépourvue à ce jour de vaccin homologué, cette flambée a conduit l’Organisation mondiale de la santé à activer son deuxième niveau d’alerte d’urgence internationale. Sur cette enveloppe, la RDC, épicentre de l’épidémie, doit recevoir onze millions de dollars, déployés via l’OMS.


Un geste de solidarité internationale, à première vue.

Mais pour quiconque suit depuis plusieurs années le dossier opposant la justice congolaise à la famille RAWJI et à l’ancien Inspecteur général des finances Jules ALINGETE, cette annonce résonne comme un écho glaçant. Parce qu’en 2018, une épidémie d’EBOLA et l’argent international mobilisé pour la combattre, avait déjà croisé la route des mêmes protagonistes. Et les documents versés au dossier judiciaire décrivent un système de corruption, de sur-facturation et de trafic d’influence qui transformait la détresse d’une population en opportunité commerciale.


2018 : quand l’urgence sanitaire devient une bonne affaire

En juin 2018, dans le cadre du Projet de développement du système de santé (PDSS) financé par la Banque mondiale, la société PRODIMPEX S.A.R.L. (une filiale du groupe RAWJI) remporte un marché de fourniture de 143 motos Yamaha DT125 destinées aux équipes de lutte contre EBOLA. Montant du contrat : 584 810 dollars hors taxes, soit 678 379,60 dollars TTC.


Jusque-là, rien d’anormal. C’est la suite qui l’est.

Un courriel interne du 7 juin 2018, adressé par le directeur financier de PRODIMPEX à Adnan RAWJI, détaille un mécanisme de commission occultes : 500 dollars par moto, soit 71 500 dollars au total, dont 50 % versés à la signature du contrat et le solde à la réception des fonds de la Banque mondiale. Le tableau joint au message calcule un profit brut de 170 303 dollars, soit une marge de 33,18 %. Il mentionne également un certain « M. Diob », avec un numéro de téléphone, comme probable destinataire de la commission.

La réponse d’Adnan RAWJI est sidérante de cynisme : « Avez-vous essayé de réduire les commissions ou d’augmenter les prix, car je sais que c’est urgent pour EBOLA. Nous devrions essayer d’augmenter les prix car je suis sûr qu’aucun de nos concurrents n’a de stock comme nous. Veuillez augmenter les prix d’EBOLA Moto maintenant en raison des besoins urgents. »

Quelques minutes plus tard, le directeur financier explique que la commission a été négociée à la baisse (ils demandaient 700 dollars par moto, ont obtenu 500) et que le prix unitaire a été porté de 3 800 à 3 900 dollars pour éliminer un concurrent qui proposait 2 800 dollars. Il ajoute : « Nous essaierons de l’augmenter jusqu’à 10 à 15 % dans la mesure du possible, car nous ne voulons pas non plus perdre une telle opportunité. »

Pour eux, une épidémie n’est pas une tragédie : c’est une opportunité commerciale. La maladie devient un marché ; les morts deviennent des statistiques ; l’aide internationale devient une ligne comptable où l’on ajoute des pourcentages et des commissions avant de signer.


Le contrôleur et les contrôlés : un conflit d’intérêts systémique

Cette affaire prend une tout autre dimension lorsqu’on s’intéresse à celui qui était censé veiller à la régularité de ces marchés : Jules ALINGETE KEY, alors Inspecteur général des finances (IGF).

Le 12 février 2022, l’IGF a transmis au ministre de la Santé un rapport accablant : plus de 300 millions de dollars de fonds alloués par le gouvernement et les bailleurs auraient été détournés au sein de plusieurs programmes de santé, dont le PDSS (précisément le programme au cœur du contrat des 143 motos). Pourtant, à la connaissance des enquêteurs, aucune suite publique, sanction ou saisine spécifique visant PRODIMPEX ou les intermédiaires cités dans les courriels de 2018 n’a été rendue publique.

Pourquoi ce silence ? Les pièces versées au dossier judiciaire apportent une réponse troublante. Jules ALINGETE et son épouse, Nanu MUKAWA, sont respectivement actionnaire majoritaire et gérante du cabinet d’expertise comptable DACO Sarl. Or, ce cabinet aurait engagé dès 2016 une mission auprès de PRODIMPEX et de plusieurs sociétés du groupe RAWJI plusieurs années avant les faits de 2018 et alors même que M. ALINGETE occupait les fonctions d’inspecteur général des finances.

En clair : l’homme chargé de contrôler la régularité fiscale et comptable du groupe RAWJI était également, via le cabinet de son épouse, le conseil de ce même groupe.

Plusieurs enquêtes journalistiques ont documenté l’étendue de cette relation. DACO Sarl aurait accompagné Beltexco, PRODIMPEX, Rawbank, Marsavco, Proton, Parkland et RAFI, soit l’essentiel du groupe RAWJI, dans des stratégies de réduction de leur charge fiscale, notamment sur la TVA à l’importation. Les mêmes sources évoquent des écarts significatifs entre les chiffres d’affaires déclarés à l’administration fiscale et ceux présentés en assemblée générale, pour un manque à gagner fiscal estimé, sur l’ensemble du groupe et depuis 2016, à plusieurs centaines de millions de dollars.

Le conflit d’intérêts aurait également transparu dans le traitement différencié réservé à deux fournisseurs concurrents sur le marché de l’éclairage public de Kinshasa en 2021 : alors que la société SOLEKTRA, moins chère et techniquement mieux dotée, essuyait des accusations publiques de sur-facturation portées par l’IGF, aucune critique similaire n’aurait été formulée à l’encontre de Proton, filiale du groupe RAWJI et cliente de DACO Sarl, dont le prix unitaire proposé était pourtant supérieur.

Selon les mêmes sources, c’est au cœur de ces révélations que la Présidence de la République aurait fini par écarter Jules ALINGETE de la direction de l’IGF, un départ officiellement présenté comme une mise à la retraite.


Une justice à éclipses

Le point le plus préoccupant demeure toutefois le fonctionnement de la justice congolaise dans ce dossier.

Entre novembre 2022 et mars 2023, plusieurs plaintes détaillées ont été déposées devant les autorités judiciaires. Selon les éléments rapportés, les magistrats initialement saisis auraient été dessaisis, avant que le dossier ne soit transféré au Procureur général près la Cour de cassation. La procédure s’est ensuite soldée par un classement, sans que le témoignage d’un lanceur d’alerte soit pleinement examiné.

Puis, le 20 juin 2026, spectaculaire revirement : le Procureur général Firmin MVONDE MAMBU a ordonné l’interdiction de sortie du territoire de plusieurs personnes — dont les frères Mustafa, Mazhar, Uzair et Zain RAWJI, Jules ALINGETE, son épouse Nanu MUKAWA, ainsi que Kiala NDOMBELE et Jok OGA UKELO. L’enquête porte sur des faits présumés de corruption, de faux en écriture et de blanchiment de capitaux.

Moins de deux semaines plus tard, un communiqué officiel du parquet général indiquait que les investigations avaient évolué et qu’il était prématuré de retenir la culpabilité des personnes visées, la preuve de leur implication n’étant pas rapportée à ce stade. Le procureur a précisé que la mesure conservatoire avait été levée avant même la circulation de la lettre sur les réseaux sociaux, et que l’enquête restait à un stade préliminaire. Il a également révélé que certaines des allégations avaient déjà été examinées dans des procédures antérieures classées sans suite.

Comment expliquer qu’un dossier classé plusieurs années auparavant fasse soudain l’objet de mesures coercitives avant qu’un nouveau communiqué n’en relativise la portée ? Quelles nouvelles preuves sont apparues entre-temps ? Quelles investigations ont été réalisées ?

Ces questions méritent des réponses précises. Car la crédibilité d’une justice repose autant sur son indépendance que sur la cohérence de ses décisions.


2026 : le même scénario peut-il se répéter ?

Huit ans après l’affaire PDSS, l’histoire rattrape l’actualité. Alors que onze nouveaux millions de dollars s’apprêtent à être engagés en RDC au nom de la même urgence, une épidémie d’EBOLA, les questions que le dossier de 2018 aurait dû épuiser reviennent avec une actualité brûlante.

Les mêmes vulnérabilités structurelles demeurent : procédures d’urgence qui allègent les contrôles habituels, multiplicité des intermédiaires entre le bailleur, le ministère de la Santé et les fournisseurs, faiblesse chronique du contrôle a posteriori, et une justice dont l’indépendance et la constance sont elles-mêmes questionnées.

Plusieurs interrogations s’imposent, avant même que les fonds de la BAD ne soient intégralement décaissés :

  • Quels mécanismes de passation des marchés encadreront l’utilisation des onze millions de dollars destinés à la RDC ?
  • Un audit indépendant, en temps réel ou a posteriori, est-il prévu par la BAD et par l’OMS, maîtres d’œuvre annoncés du financement ?
  • Les leçons du dossier PDSS (notamment l’absence de sanction et le classement du signalement initial) ont-elles été tirées par les autorités congolaises et par les partenaires techniques et financiers ?
  • Quelle transparence sera assurée sur l’identité des fournisseurs sélectionnés et sur les marges appliquées, dans un contexte où certains acteurs déjà cités dans des dossiers de corruption continuent d’opérer sur le marché de la fourniture médicale et logistique en RDC ?


« Ils ne veulent plus posséder les entreprises, ils veulent posséder l’État »

Au-delà des personnes mises en cause, c’est un système qui est en question. La famille RAWJI ne cherche plus seulement à faire du profit sur des marchés publics. Elle ne cherche pas à convaincre le pouvoir : elle l’achète. Elle ne cherche pas à influencer la justice : elle prétend la remplacer.

À leurs yeux, un ministre est un investissement. Un magistrat est un risque. Un procureur est un obstacle à contourner. Un citoyen congolais n’est qu’une variable négligeable.

La République Démocratique du Congo a besoin d’une justice qui tranche les affaires sur la base des preuves, explique ses décisions et résiste aux influences, quelles qu’elles soient. Lorsque les citoyens ne comprennent plus les décisions judiciaires, ce n’est pas seulement une procédure qui vacille : c’est la confiance dans l’État lui-même qui s’érode.

Faute de réponses claires et vérifiables, le risque n’est pas seulement financier : c’est, une nouvelle fois, la confiance des bailleurs et des populations congolaises qui serait mise à l’épreuve, au moment même où une épidémie exige une mobilisation sans faille.


Il est temps que toute la lumière soit faite, sur l’affaire PDSS comme sur l’usage à venir des fonds de la BAD, par une enquête indépendante, contradictoire et transparente.


À propos Hyba Ghars

Journaliste d'investigation, rédactrice et chasseuse de talents

Née en août 2003, Hyba Ghars incarne la nouvelle génération de journalistes tunisiens : audacieuse, exigeante et profondément engagée. Douée d’un haut potentiel intellectuel et d’une curiosité insatiable, elle combine une vivacité d’esprit remarquable à une capacité d’analyse pointue. Sa plume incisive et son sens du récit font d’elle une voix incontournable pour décrypter les enjeux politiques, sociaux et culturels qui traversent la Tunisie et le continent africain.

Spécialiste des enquêtes de terrain, Hyba sait creuser au-delà de l’évidence, sa signature journalistique mêle rigueur factuelle, sensibilité humaine et style narratif percutant, offrant au lecteur des portraits et des enquêtes éclairants. Par ses interviews, elle met en lumière les talents émergents et les initiatives porteuses de changement, contribuant activement à la construction d’un avenir porté par la génération Z.

« Chasseuse de têtes », elle repère, valorise et connecte les talents aux opportunités qui leur permettront d’agir et d’innover. Sa détermination et son charisme font oublier sa jeunesse : les personnes qu’elle rencontre sortent souvent transformées et inspirées.

Hyba Ghars enrichit notre rédaction par son leadership, sa curiosité infatigable, son exigence éthique et son talent pour mettre en lumière les dynamiques contemporaines et découvrir ceux qui façonnent l’avenir…


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