Alors que Kinshasa affiche des performances record de mobilisation fiscale, la Direction générale des douanes asphyxie méthodiquement l'Office congolais de contrôle. En jeu : la sécurité énergétique du Sud du pays et des centaines de millions de dollars de recettes. Enquête sur un sabotage institutionnel.
Dans le silence feutré des bureaux climatisés de la Gombe, un bras de fer silencieux se joue depuis des mois entre deux piliers de l'appareil d'État congolais. D'un côté, la Direction générale des douanes et accises (DGDA), qui affiche des résultats spectaculaires : 6 848 milliards de francs congolais mobilisés à fin décembre 2025, soit un taux de réalisation de 109 %. De l'autre, l'Office congolais de contrôle (OCC), l'organisme public chargé de certifier la qualité et la quantité des marchandises importées, dont les caisses sont méthodiquement vidées par son partenaire douanier.
Au cœur du conflit : des créances qui se chiffrent en centaines de millions de dollars, systématiquement retenues par le comité de gestion de la DGDA. Un blocage financier qui, selon les documents obtenus par notre rédaction, désactive un à un les remparts du contrôle pétrolier dans la région Sud du pays, porte d'entrée stratégique des hydrocarbures en provenance d'Afrique australe.
L'apocalypse silencieuse : quand le contrôle qualitatif disparaît
Les conséquences de cette asphyxie financière sont déjà palpables sur le terrain. Sans moyens, l'OCC ne peut plus assurer pleinement ses missions de certification quantitative et qualitative aux frontières du Katanga. Or, dans cette province minière stratégique, l'enjeu dépasse la simple formalité administrative.
Le spectre des carburants « poisons ». Les produits pétroliers non conformes ( mélanges de solvants, teneur excessive en soufre ) sont une menace bien réelle. En 2022 déjà, une cargaison de carburant avait été déclarée non conforme aux normes congolaises pour une teneur en soufre excessive. Une étude de l'ONG Public Eye avait alors révélé que la teneur en soufre des échantillons de diesel analysés en Afrique pouvait être jusqu'à 630 fois supérieure aux valeurs européennes. Sans contrôle, ces produits toxiques inondent le parc automobile et les équipements miniers du Katanga, entraînant une usure prématurée des moteurs et des pertes sèches estimées en milliards de dollars pour les opérateurs économiques.
L'aveuglement fiscal. La certification quantitative est le seul rempart contre la minoration des stocks. Le phénomène est d'ampleur : chaque mois, près de 180 000 m³ de carburant échappent aux circuits officiels dans le Sud du pays : une différence entre les 120 000 m³ déclarés et les plus de 300 000 m³ réellement estimés. C'est une hémorragie de centaines de millions de dollars annuels pour le Trésor public.
Les bombes roulantes. L'absence de contrôle qualitatif, c'est aussi des produits instables qui circulent sur les routes. Le drame de Kasumbalesa en novembre 2014 ( un incendie qui avait fait quatre morts et calciné plus d'une soixantaine de camions, pour des dégâts estimés à près de 100 millions de dollars ) reste un avertissement sinistre de ce qui nous attend.
Le blocage financier : un permis de nuire délivré aux fraudeurs
Comment en est-on arrivé là ? Depuis l'instauration du Guichet unique, l'OCC est confronté à une minoration systématique de ses revenus liés au contrôle des marchandises. Le mécanisme est simple : les provisions versées par les importateurs pour financer les contrôles de l'OCC restent bloquées dans le circuit bancaire, sans être reversées à l'organisme de contrôle.
Une mission de l'Inspection générale des finances (IGF) menée en 2023 sur la période 2006-2024 a confirmé l'ampleur du phénomène. Ces fonds « ne peuvent être ni restitués aux importateurs sans annulation des licences concernées, ni versés à l'OCC, créant une situation de blocage administratif et financier ». Le gouvernement lui-même a reconnu en mars 2026 que « de nombreux importateurs ne soumettent pas leurs marchandises à ce contrôle et les déclarent à leur arrivée en RDC comme importations sans licences ».
Autrement dit, la DGDA, en retenant les fonds de l'OCC, offre sur un plateau d'argent la clé du pays aux réseaux de fraude. Et ces réseaux ne s'en privent pas.
L'alerte rouge d'Acacia Bandubola
Le 30 janvier 2026, la ministre des Hydrocarbures, Acacia Bandubola, adressait une correspondance au directeur général de la DGDA pour alerter sur une « fraude douanière massive organisée sur les produits pétroliers dans la zone Sud du pays ». Selon ses informations, près de 800 millions de dollars auraient été perdus pour le Trésor public en 2025 à cause de ces pratiques frauduleuses.
Dans son courrier, la ministre s'interroge sur « l'inaction de la DGDA et l'absence de mesures disciplinaires visibles, évoquant une possible complicité passive ou active ». Elle qualifie la fraude pétrolière dans la zone Sud de « véritable hémorragie fiscale et parafiscale pour l'État congolais ». Des accusations graves qui impliqueraient, selon la ministre, certains services de la DGDA dans des mécanismes de contournement des procédures douanières.
Le silence assourdissant du ministère des Hydrocarbures
Mais dans ce naufrage, une autre absence interpelle : celle du ministère des Hydrocarbures lui-même. Patron du secteur, il brille par son inaction. Comment laisser l'outil de certification étatique mourir à petit feu sans réagir ? Ce mutisme, dénoncé dans les documents que nous avons pu consulter, frise la complicité. Chaque cargaison de carburant frelaté qui franchit la frontière Sud sans vérification rigoureuse est une signature de l'échec d'un ministère qui a abdiqué son leadership.
Un contexte géopolitique alarmant
Cette crise intervient dans un contexte régional et international particulièrement tendu. La RDC, pays producteur de pétrole, n'a plus d'usine de raffinage. Elle dépend donc presque totalement des importations de carburants raffinés, une vulnérabilité que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ne font qu'aggraver.
La guerre en Ukraine, les sanctions contre la Russie et les troubles au Moyen-Orient ont bouleversé les chaînes d'approvisionnement mondiales. Dans ce contexte, chaque goutte de carburant qui entre en RDC devrait être rigoureusement contrôlée. Or c'est précisément l'inverse qui se produit : le système de contrôle est méthodiquement désactivé.
La réponse technologique insuffisante
Face à ce constat alarmant, le gouvernement a tenté une réponse technologique. Un test pilote de scellés électroniques sur les camions-citernes, réalisé en mars 2025 en collaboration avec la DGDA et l'OCC, a démontré son efficacité. L'objectif affiché est d'augmenter les volumes transportés officiellement à 300 000 m³ par mois, réduisant les coûts fixes de 236 $/m³.
Mais cette initiative, aussi louable soit-elle, ne résout pas le problème fondamental : sans moyens pour l'OCC, sans certification qualitative et quantitative, les scellés électroniques ne sont qu'une rustine sur une artère sectionnée.
Les noms derrière le blocage
Des enquêteurs travaillent actuellement à identifier les intermédiaires et les réseaux qui tirent les ficelles de ce blocage financier. Des questions cruciales restent sans réponse : Qui profite réellement de cette absence de contrôle ? Pourquoi le comité de gestion de la DGDA s'obstine-t-il à retenir ces centaines de millions de dollars malgré les alertes répétées ?
Des indices convergent vers des intérêts puissants à Kinshasa et à Lubumbashi. La réunion du 18 février 2026 entre la DGDA et la Fédération des entreprises du Congo (FEC) du Haut-Katanga a confirmé l'existence de « pratiques frauduleuses dans la zone Sud » et de « dysfonctionnements de la brigade mixte ». La FEC a appelé la DGDA à veiller au « strict respect du Code des douanes », un appel qui, pour l'instant, semble être resté lettre morte.
L'heure de vérité
Le peuple congolais ne se laissera pas sacrifier sur l'autel d'intérêts particuliers. Le braquage institutionnel en cours, car c'est bien de cela qu'il s’agit, ne restera pas impuni. Le gouvernement, saisi du dossier, a demandé au ministre de la Justice de « retracer les opérations frauduleuses ayant entraîné un manque à gagner pour les finances publiques » et de « prendre des sanctions exemplaires » contre les auteurs.
Mais les mots ne suffisent plus. Il faut des actes. Il faut que les fonds de l'OCC soient libérés immédiatement. Il faut que les responsables de ce sabotage institutionnel répondent de leurs actes. Il faut que la certification pétrolière, au Sud comme ailleurs, redevienne une réalité, non une coquille vide.
Car en asphyxiant l'OCC, la DGDA ne prive pas seulement un partenaire de ses moyens. Elle expose la nation tout entière à une menace d'État : celle de voir ses moteurs s'éteindre, ses recettes s'envoler et ses routes s'embraser. Une bombe à retardement que plus personne, ni à Kinshasa ni à Lubumbashi, ne peut continuer d'ignorer.