Politique

UKRAINE : L’OCCIDENT N’A JAMAIS VOULU D’UNE UKRAINE FORTE

Par Marc German
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⏱ 14 min de lecture
📅 02-04-2026
UKRAINE : L’OCCIDENT N’A JAMAIS VOULU D’UNE UKRAINE FORTE

Vingt ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que la prédiction contenue dans un document confidentiel, rédigé en 2003 par une petite société française de conseil sollicité par la DGA (Direction Générale de l’Armement), devienne une effroyable réalité. Alors que l’Ukraine saigne aujourd’hui sous les bombes russes, un rapport oublié - que j’ai pu consulter - démontre avec une clarté glaçante que la guerre actuelle n’était pas une fatalité. Elle fut le fruit d’un choix : celui de l’Occident, sous leadership américain, de piller plutôt que de bâtir.

Le rapport d’EuroAnconstitue un document exceptionnellement lucide, mais aussi un tombeau des illusions. Rédigé à un moment charnière, l’Ukraine post-Koutchma, encore tiraillée entre Russie et OTAN, avec une industrie aéronautique et de défense héritée de l’URSS techniquement performante mais asphyxiée, ce rapport montre que des acteurs européens (français, suisses, et via eux, la sphère occidentale) avaient parfaitement identifié les gisements de coopération loyale.


Un document visionnaire, enterré vivant

En octobre 2003, la 7ème Commission mixte franco-ukrainienne sur la coopération dans le domaine de l’Armement se réunit à Kiev, sous l’égide de la DGA (coté français) et du Ministère de la Politique Industrielle (coté ukrainien). Une start-up française, EuroAn (Euro pour Europe, An pour Antonov), y présente un rapport d’une lucidité rare. Son constat ? L’Ukraine dispose d’un héritage industriel soviétique exceptionnel : usines aéronautiques Antonov, avionique Elektronprilad, moteurs, drones, missiles… Ses ingénieurs sont parfois plus qualifiés que leurs homologues européens. Mais le pays est à la dérive, asphyxié, cherchant désespérément des partenariats capitalistiques et technologiques pour échapper à l’orbite russe.

Le rapport souligne une capacité d’adaptation de la production « sans équivalent en Occident ». Les dirigeants ukrainiens de l’époque, bien qu’issus de la nomenklatura soviétique, cherchaient des partenariats capitalistiques et technologiques avec la France et l’Europe pour sortir de l’orbite russe et s’ouvrir de nouveaux marchés.

La proposition d’EuroAn était claire : des co-entreprises, des transferts de savoir-faire, des montages financiers originaux (notamment avec Airbus sur l’AN-70 et l’A400M), une présence française dans le capital des fleurons ukrainiens. Bref, une véritable intégration industrielle. Verdict : aucune de ces recommandations ne fut suivie d’effet. Pas un investissement significatif. Pas un transfert de technologie. Rien.

Le rapport note déjà que l’Ukraine « semble plus encline envers les industriels militaires français » et rejette l’« attitude anglo-saxonne ». C’est une intuition clairvoyante : Washington, via Londres, a toujours considéré Kiev comme une zone d’influence à déstabiliser plutôt qu’à développer.


Prédation et coups d’état… 

Pourquoi ce refus ? La réponse est aussi brutale que le constat d’EuroAn : sous la houlette des États-Unis, l’Occident n’a jamais voulu d’une Ukraine forte, prospère et indépendante. Il voulait ses terres agricoles, les plus fertiles d’Europe, ses minerais (fer, manganèse, lithium), et un marché de sous-traitance à bas coût. Mais surtout, il voulait un glacis anti-russe, pas un partenaire.

Ce modèle, nous le connaissons bien : c’est celui appliqué depuis des décennies en Afrique. On extrait les matières premières, on n’y crée aucune valeur ajoutée locale, et quand le pouvoir national rechigne, on organise un coup d’État.

En 2004-2005, la Révolution orange n’est pas spontanée : elle bénéficie d’un énorme financement occidental (USAID, NED, Open Society). Officiellement pour « la démocratie », officieusement pour écarter un pouvoir (Ianoukovytch) jugé trop pro-russe… mais surtout pour éviter qu’un compromis industriel et géopolitique équilibré ne se mette en place.

Après 2010, le retour de Ianoukovytch est à son tour renversé en 2014 par un coup d’État institutionnel (Maidan), avec une implication directe des services occidentaux (dont la présence notoire de Victoria Nuland distribuant des biscuits). Là encore, la raison officielle est « européenne », mais le résultat est une Ukraine décapitée, en guerre avec la Russie, dont l’industrie est laminée et les ressources désormais sous contrôle occidental via des fonds d’investissement (BlackRock, etc.).

Sous le leadership américain, l’objectif n’a jamais été de faire de l’Ukraine un membre prospère et industrialisé de l’espace euro-atlantique.


L’arme du chaos…

Le rapport EuroAn soulignait avec une prescience remarquable un autre danger : la dichotomie sociale et économique entre l’Europe et l’Ukraine. Il notait que l’arrogance des approches occidentales « conquérantes » heurtait la fierté d’un peuple libéré du joug soviétique, doté d’un haut niveau d’éducation. Il recommandait de l’imagination, de la créativité, du sur-mesure.

Rien n’y fit. À la place, l’Occident appliqua la méthode du « choc » : privatisations prédatrices, désindustrialisation, absence de perspective. Résultat : un pays fragilisé, corrompu, dont les élites se radicalisent. Lorsque, en 2013, le président Ianoukovytch hésite à signer l’accord d’association avec l’UE, la réaction de Bruxelles et Washington n’est pas la négociation, mais l’insurrection. Le Maïdan de 2014, soutenu ouvertement par des responsables américains (la fameuse « Nuland’s cookies »), est un coup d’État institutionnel. La Crimée est annexée dans la foulée par la Russie, qui voit là une provocation intolérable.

En refusant systématiquement d’intégrer l’Ukraine dans un partenariat industriel et sécuritaire équitable, comme en témoigne l’abandon des recommandations du rapport Euroan 2003, en réduisant ce pays à une réserve de matières premières et à un glacis géopolitique sans lui transférer ni capitaux ni technologies, l’Occident sous leadership américain a volontairement maintenu l’Ukraine dans une position de faiblesse et de dépendance. 

Parallèlement, la Russie poutinienne, voyant cette proie occidentale s’approcher de ses frontières sans jamais être vraiment protégée, a été encouragée à croire qu’une opération militaire pourrait régler une fois pour toutes la question ukrainienne. Ainsi, ni le fantassin russe ni le conscrit ukrainien ne sont coupables : la responsabilité première incombe à ceux qui, à Washington, Bruxelles ou Moscou, ont œuvré pendant des années pour que la guerre devienne la seule issue logique à une impasse qu’ils avaient eux-mêmes construite. 


Inévitabilité pensée et construite…

Pendant des années, les accords de Minsk ont été présentés comme la base diplomatique pour résoudre le conflit dans le Donbass. Mais en décembre 2022, la vérité éclate. Dans un entretien au magazine allemand Die Zeit, l’ancienne chancelière Angela Merkel reconnaît que l’accord de 2014 n’était qu’une tentative pour "donner du temps à l’Ukraine", un répit que Kiev a mis à profit pour se renforcer militairement, car "l’Ukraine de 2014-2015 n’était pas l’Ukraine d’aujourd’hui". Quelques jours plus tard, François Hollande confirme au Kyiv Independent que Paris et Berlin voulaient en réalité aider l’Ukraine à se renforcer face à la Russie. Ces déclarations sonnent comme un aveu : les accords de Minsk n’étaient donc pas une véritable tentative de paix, mais une opération visant à gagner du temps pour préparer l’Ukraine à une future confrontation armée.

Aujourd’hui, les chancelleries occidentales affirment que la guerre est une agression unilatérale de Poutine. C’est une lecture à courte vue. Les vrais responsables ne sont ni les soldats russes, ni les conscrits ukrainiens. Ils sont ceux qui, pendant vingt ans, ont rendu la guerre inévitable. En refusant toute coopération industrielle loyale, en pillant les ressources, en humiliant un peuple fier, en imposant des « révolutions de couleur » chaque fois que Kiev tentait de s’émanciper, l’Occident a méthodiquement construit le scénario du pire.

Le rapport EuroAn de 2003 est une pièce d’archive tragique. Il montre qu’il existait une autre voie : celle de l’interface, du partenariat gagnant-gagnant, de la création de valeur sur place. L’Ukraine apportait son ingénierie robuste, ses coûts compétitifs, sa capacité à produire massivement ; l’Occident apportait capitaux et marchés. Cette voie a été sciemment ignorée. Parce qu’une Ukraine industrialisée, souveraine et riche aurait été perçue comme une concurrente, pas une colonie. Cette voie aurait donné à l’Ukraine un pouvoir de négociation et une autonomie stratégique.


Un pays ruiné…

Aujourd’hui, les mêmes fonds d’investissement américains (BlackRock, etc.) qui ont raflé les terres ukrainiennes et ses infrastructures ont la main mise sur la future reconstruction, tandis que l’Ukraine ruinée est criblée de dettes, exsangue, vidée de sa population. La prédation achève ce que la guerre n’a pas encore détruit. Les vrais responsables de cette guerre ne sont pas ceux qui la font. Ils sont ceux qui, il y a vingt ans, ont lu ce rapport et ont choisi de le jeter à la poubelle.

L’Occident n’a pas « perdu » l’Ukraine, il l’a délibérément transformée en champ de ruines pour affaiblir la Russie, au prix du sacrifice du peuple ukrainien. À Washington, Bruxelles et Moscou, l’histoire demandera des comptes.



Marc German est Grand Reporter, spécialiste des relations Est-Ouest et auteur de plusieurs enquêtes sur les politiques d’influence occidentales.


À propos Marc German

Grand Reporter et Analyste Géopolitique

Fort de plus de quarante ans d’expérience en tant qu’entrepreneur international et pionnier français de l’intelligence économique, Marc German a opéré, il y a une décennie, une reconversion remarquable : celle d’un acteur discret devenu une voix prépondérante du journalisme d’investigation. 

Spécialisé dans les industries de défense, les contrats stratégiques, les guerres économiques et les mécanismes de désindustrialisation, il apporte au paysage médiatique une expertise rare. Loin des simples théories, son regard est celui d’un ancien praticien ayant négocié, enquêté et sécurisé des dossiers industriels majeurs. Cette légitimité de terrain lui permet de décrypter avec une précision chirurgicale les coulisses des enjeux géopolitiques et les failles de gouvernance.

Contributeur déterminant à de nombreux ouvrages d’investigation à succès et intervenant régulier sur des plateformes indépendantes et des médias spécialisés (notamment sur la souveraineté numérique et les risques cyber), Marc German incarne un journalisme d’exception. Fondateur du think tank *Reflextrat* et auditeur de la Chaire de Criminologie du CNAM, il allie rigueur factuelle, discrétion opérationnelle et courage intellectuel. 

Au-delà de l’analyse, c’est un lanceur d’alerte intègre, dont la plume est résolument engagée au service de la souveraineté nationale et de l’intérêt général.

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